Ces derniers mois, les fonctionnaires ont élevé la voix sur la place publique ; infirmières, enseignants, territoriaux, policiers, cheminots, tous revendiquent de meilleures conditions de travail, face à la suppression de postes, à l’augmentation de la charge de travail et aux restructurations organisationnelles successives de ces dernières années. Même les députés clament le burn-out !

Ce mal être professionnel grandissant provient de rapides changements opérationnels imposés, qui n’apportent pas plus d’efficacité au système et qui induisent un sentiment d’usure.

Il est alors normal de défendre ses droits individuels, et encore plus un modèle de société précieux qui permet de lutter contre les inégalités sociales.

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Car la dépense publique permet de réduire de 80% de la réduction des inégalités, via l’éducation, la santé, les retraites, la défense, le logement, etc. Et contrairement aux idées reçues, la masse salariale publique n’est pas responsable de la hausse des dépenses publiques en France ces dernières années. Le Conseil d’analyse économique, placé auprès du Premier Ministre, affirme au contraire, que ce sont les prestations sociales et récemment, les aides aux entreprises qui en sont la cause. (https://www.cairn.info/revue-notes-du-conseil-d-analyseeconomique-2017-7-page-1.htm)

.Il n’empêche que la France n’a pas connu un tel niveau de dette publique depuis la seconde guerre mondiale, ce qui nécessite dès aujourd’hui un effort d’ajustement important.

Conscients de cet enjeu national, les Français constatent effectivement une dégradation du service public, tout en comprenant le manque de moyens attribués aux fonctionnaires pour mener à bien leurs missions. Cependant, 61% des concitoyens ont soutenu le gouvernement dans sa volonté d’aller jusqu’au bout de la réforme des statuts des cheminots (sondage IFOP – Avril 2018)… et de réformer le pays !

Car la France, championne du monde de la grève, ne sait gérer les crises sociales que par affrontement ; d’abord le rapport de force, ensuite la négociation. Cette culture de la plainte s’est également propagée dans le secteur privé, avec un mode opératoire identique utilisé par les salariés de Carrefour, lors de la grève du 31 mars dernier.

Grève

Résultat des courses ?

La grève ferroviaire perlée coûte, à ce jour, 400 € millions d’euros ! Pour Air France, on parle de 170 millions d’euros ! L’économiste Marc TOUATI rappelle qu’un jour de grève nationale représente un coût économique proche de 2 milliards d’euros, notamment au travers des effets négatifs qu’elle suscite, en termes de consommation des ménages et d’activité des entreprises, ce qui représente environ 15% d’activité en moins au niveau national… sans parler des problèmes rencontrés au quotidien par les usagers.

« A moyen terme, ces mobilisations sociales vont encore nuire à la crédibilité de l’économie française en matière de capacité à se réformer. Car nos voisins européens, qui ont tous fait énormément d’efforts et de sacrifices depuis 2008, ne nous comprennent plus et ne sont plus prêts à accepter les dérives françaises.»

Journal

Il faut dire que les préjugés négatifs nourris entre le secteur privé et public ont peu évolué. Ils ralentissent la croissance économique de la France et sa compétitivité à l’international. Gilles MARCHANDON, contrôleur général économique et financier les décrit de la façon suivante :

« Le privé voit en l’administration essentiellement une machine à produire taxes et normes, peuplée à la fois d’énarques ambitieux, arrogants et vaguement pervers, de guichetiers trop payés pour leur légendaire paresse, et occupant tous des logements de fonction gratuits.

Le public voit le privé comme une jungle sans foi, ni loi, où tout est permis, n’ayant de cesse de dissimuler des profits aussi gigantesques qu’impurs, et ayant pour distraction suprême de licencier inlassablement son personnel.»

Depuis des décennies, le secteur public obéit à des logiques différentes de celles du privé. Ces deux systèmes avancent sur des autoroutes parallèles, sans chercher à se connaître, ni à se comprendre.

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Comment avancer ? Agissons tous ensemble !

Pierre CALAME, ancien haut fonctionnaire du ministère français de l’équipement, apporte une réponse intéressante dans son ouvrage intitulé « Essai sur l’oeconomie » :

« Le changement permanent dans lequel le monde évolue fait face à l’inertie des systèmes institutionnels ; les Etats, même puissants, donnent le sentiment de ne plus être eux-mêmes à la dimension de la mondialisation »

Tous les spécialistes s’accordent à dire qu’il faut réinventer un modèle économique pour assurer le bien-être de tous, dans le respect des limites de la planète.

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Et le travail a déjà commencé depuis longtemps : des milliers d’idées foisonnent, des centaines d’innovations voient le jour ! Et pourtant, ces nombreuses initiatives n’arrivent pas à produire le changement souhaité.

Les innovations techniques, conceptuelles, comportementales et institutionnelles ont besoin d’être reliées entre elles pour constituer un système cohérent. Il s’agit donc de faire travailler ensemble quatre acteurs indispensables au changement que sont les innovateurs (les précurseurs), les théoriciens (capables de changer le référentiel intellectuel pour bâtir un système alternatif), les généralisateurs (en mesure de diffuser le système alternatif à plus grande échelle) et les régulateurs (qui savent faire évoluer le cadre réglementaire aux innovations).

Pierre CALAME ajoute :

« Il existe aujourd’hui un réel décalage entre le discours politique et la réalité du terrain. Il est fondamental d’échanger véritablement sur les défis rencontrés, notre compréhension de ces défis, pour agir avec des principes guidant l’action de la communauté dans un système mondialisé. »

Pourtant, les réseaux se sont multipliés au cours de ces dernières décennies. A combien de réseaux sommes-nous affiliés ? Rencontrons-nous des difficultés dans le choix de l’un de ces nombreux réseaux ? Prenons-nous le temps de nous y investir vraiment ?

Plutôt que de participer de temps en temps à de petits ateliers dont rien ne sort, il serait plus judicieux de développer des réseaux thématiques, permettant d’avancer sur des sujets précis. S’apprendre les uns des autres, accepter l’expérimentation, instaurer la confiance commune à tous les niveaux, construire des systèmes collectifs rigoureux d’échanges d’expériences…

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Pierre CALAME pense que les élus sont les plus à même d’organiser cette transition vers des sociétés durables. Il évoque trois raisons principales :

  • Depuis l’après guerre, les responsables territoriaux ont su développer des réseaux internationaux, notamment par le jumelage des villes
  • Malgré sa mauvaise réputation, la fonction publique française est solide, qualitative, compétente et respectée de la population
  • Le pouvoir légitime de l’élu lui confère une reconnaissance des usagers dans la gestion du bien public

 « Le local n’existant qu’à l’intérieur du mondial, il s’agit d’expérimenter localement pour généraliser globalement » Et les territoires représentent un formidable terrain d’expérimentation !Mac Luhan.jpg

Public/privé, l’important c’est d’avancer !

De nombreuses réalisations européennes existent en la matière et pourraient nous inspirer pour sortir de cette léthargie économique et sociale nationale. En effet, à l’étranger, il existe des services publics délivrés soit par la fonction publique, soit par le secteur privé, soit par des structures mixtes (cf rapport Gold de l’Europe, récemment édité par le CELU, association mondiale des villes).

Autant dire que les acteurs des filières de production de l’entreprise et les agents des territoires sont capables aujourd’hui d’assurer une responsabilité d’ensemble, regroupant des choix individuels et collectifs, valorisant les filières durables, en co-construisant des relations constructives.

Tous ensemble

Il s’agit donc de rendre les personnes libres et responsables, de faire confiance aux fonctionnaires, salariés et indépendants en mesure de co-produire des solutions, et capables de réaliser les sacrifices demandés – sans rechigner – au nom du bien commun.

Des leaders facilitateurs, sachant partager une vision inspirante, sont en mesure de penser le territoire autrement et de proposer un management transversal, où le statut public/privé passerait au second plan.

J’ai rencontré des fonctionnaires, jeunes et moins jeunes, qui ont tenté l’aventure… et échoué ! Ils ont alors proposé ailleurs, sur un autre territoire, leur talent mal exploité, avec une énergie intacte et une foi inébranlable en l’intérêt collectif. Encourageons-les, car ils le méritent !